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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 17:15

 

Depuis ses vingt ans, il boit beaucoup. Et il ne voit aucune raison de cesser, d’ailleurs beaucoup de ses amis le font comme lui, alors il ne doit pas y avoir de mal à cela, seule sa femme semble y trouver à redire.

Il est pêcheur de père en fils et avait toujours vu le sien passer au petit bar du port avant de rentrer au bercail, histoire de prendre un petit coup "pour se réchauffer la tuyauterie" comme il disait, même qu’il avait toujours une dame-jeanne de sa meilleure eau-de-vie cacher dans le fond de la chaloupe, au cas ou, sous les cordages, là ou personne n’irait la chercher. Il disait qu’en mer c’était le meilleur des remèdes et qu’en plus ça réchauffait le corps aussi bien qu’une femme.

Il y avait pris goût dès l’âge de quinze ans, les fois où ils partaient ensemble, bien entendu son père lui avait fait promettre de ne jamais rien dire, sinon il n’en verrait plus une goutte. Alors il s’était tu et c’était devenu leur petit secret.

Arrivait à l’âge adulte, c’est à deux qu’ils abordaient les bistrots et au hasard d’une buvette, en bonne compagnie, il aimait à déclarer que son fils était imbattable.

Il est vrai, se dit-il, que ma mère aussi le réprimandait quand il rentrait saoul comme une barrique, c’était pourtant bien le seul moment ou il se bidonnait comme une baleine et qu’il était marrant à voir, en dehors de cela, il n’était guère loquace.

Après réflexion, il semble que toutes les épouses deviennent de même après quelques années, se dit-il, pourtant on ne fait rien de mal, on boit juste un petit coup entre copains et on se marre, une fois la journée terminée. Il faut bien ça pour tenir le coup après une dure journée de labeur dans ces maudits chantiers.

"Vendez-nous vos chaloupes et joignez-vous au plus grand chantier de la côte, il y aura du travail pour tous" qui disaient, mais ce qu’ils s’étaient bien gardés de dire, c’est qu’ils ne verraient plus la mer, l’écume des vagues et ses goélands, l’horizon et ses nuages nacrés, il ne sentirait plus l’odeur des algues, les embruns sur la peau et ne verrait même plus un poisson frétiller dans ses filets. C’est pour cela qu’il boit et rien ni personne ne lui enlèvera ce plaisir et surtout pas sa femme avec ses yeux qui restent froids et secs. Comme ceux d’un reptile.

Il se souvient de toutes ses déclarations d’amour, toutes ses promesses comme "Nous resterons toujours ensemble" prononcés les yeux mouillés plein de lumière lorsqu’il lui avait montré la petite maison au bord de la falaise, qu’il projetait d’acquérir.

Depuis qu’il travaillait dur sur terre, depuis que son père avait disparu en mer, depuis que la vie était devenue difficile avec les syndicats, les contremaîtres, la production, il avait le sentiment qu’il lui fallait toujours payer pour les autres.

Il lui revint en mémoire le jour ou son père revenant du marché avait rapporté un petit harpon finement décoré, à la vue de l’objet qui d’évidence lui était destiné, il a fait le geste de le lancer dans le vide. Son père avait applaudi sous le regard réprobateur de la mère, il savait pourquoi et dû garder son sang-froid pour ne pas sauter dessus et partir à toutes jambes l’essayer dans le port.

Son père avait dû puiser sur l’argent du ménage et de ses consommations pour lui payer ce cadeau. Mais il avait compris que son fils était comme lui, amoureux de la mer, du grand large, il avait cela dans le sang et il en était fier.

Maintenant s’il le voyait, peinant sous la charge, dans la poussière, aux ordres d’un patron jamais satisfait, il en serait certainement bouleversé, meurtri au plus profond de sa chair, lui qui ne concevait la vie autrement qu’avec la mer pour compagne.

 

Quand son père avait pris épouse, c’était pour faire comme tout le monde et quand son fils était arrivé, il avait compris qu’il pourrait être son prolongement, son futur, son deuxième moi.

Alors il s’était mis en tête de lui apprendre tout sur le métier, sur la mer, la pêche et la vie dans un port.

Il n’avait de cesse que de le voir prendre la mer seul à la barre de sa chaloupe et ce jour-là serait un grand jour, l’aboutissement de son travail de père, sa fierté.

 

Il arriva bien plus tôt que prévu, un jour de tempête du Norois, ce vent mauvais que redoutent tous les pêcheurs, il avait dû le pousser hors des limites et la mer l’avait gardé jalousement pour elle seule.

Ils l’ont bien cherché, appelé, pleuré pendant des jours et des nuits, mais la mer n’a rien voulu savoir.

D’ailleurs on n’a rien retrouvé, pas même sa dame-jeanne.

 

Alors son fils dut prendre une grave décision, car il fallait bien nourrir la famille en attendant que les autorités ne le déclarent officiellement perdu et il prit la mer tout comme son père lui avait enseigné, sous le regard inquiet et résigné de sa mère.

Il avait emporté avec lui son petit harpon et depuis il ne s’en est jamais séparé. C’était devenu son fétiche, son porte-bonheur, il lui parlait, le caressait, personne ne pouvait y toucher, pas même sa mère.

Les jours s’écoulaient doucement aux rythmes de la mer, il était devenu un bon marin pêcheur et rapportait son lot de poisson à chaque sortie, personne ne manquait de rien à la maison.

Il avait pris épouse, agrandit la maison pour y loger tout le monde.

 

La vie aurait pu continuer ainsi sans le rabatteur de la grande compagnie maritime, il était venu au domicile pendant qu’il était en mer, il avait fait miroiter monts et merveilles à toutes les femmes de pêcheurs du canton, leur promettant des horaires réguliers, un salaire régulier, la garantie qu’ils rentreraient au foyer, quel que soit le temps, été comme hiver et qu’ils n’avaient plus rien à craindre de l’avenir et qu’elles pourraient enfin élever leurs enfants normalement. Bref il leur montrait une vie toute tracée, sans dettes, sans risques, sans chagrin ni désespoir, il leur fut bien difficile d’y résister.

Pour une femme de marin, chaque départ en mer est un peu comme un cheveu qu’on arrache et chaque tempête est un peu comme un boulet au pied alors promettre la sécurité pour leurs enfants, il n’en fallait pas plus.

 

Cela prit quelques semaines avant que les premiers ne cèdent, après qu’ils aient vu la couleur de l’argent de leur chaloupe. On ne parlait plus que de cela.

 

Lui n’a rien voulu entendre, vendre la sienne qui avait appartenu à son père c’était hors de question de la laisser partir pour quelques billets, à ses yeux elle avait bien plus de valeur que tout ce qu’ils pouvaient imaginer. Pourtant cet argent aurait été bien utile pour refaire le toit du logis, mais quand il avait dit non, c’était non et rien ni personne n’y pouvait rien changer.

 

Un beau matin, à contrecœur, il l’avait sortie de l’eau et s’était promis de lui refaire une beauté à temps perdu.

Ce qu’il fit à chaque fin de semaine, parce que maintenant il en avait du temps. Pendant qu’il travaillait sur sa chaloupe, ses potes venaient le voir et y allaient de leur petit conseil, parfois pour un petit coup de main, puis avec le temps il en vint moins et puis il n’en resta que trois.

Qu’à cela ne tienne, chacun apportait une bouteille et ils ne rentraient chez eux que lorsqu’elles étaient vides.

Résultat l’avancement des travaux ralentissait de jour en jour, c’était un peu comme s’il ne voulait pas vraiment la terminer, ils passaient plus de temps à parler et à boire qu’à bricoler.

En réalité il sentait au fond de lui que le jour ou elle serait prête, ils n’auraient plus aucune raison de se réunir et cette seule pensée lui était désagréable. Boire entre amis était quelque chose qu’il aimait et auquel il tenait et ne voyait pas la vie sans.

 

Il faut reconnaître que les sujets ne manquaient pas, le grand chantier était le principal, les conditions de travail, les avantages, les horaires, les contremaîtres, la hiérarchie, les syndicats, les jours de congé, les grèves, le chômage technique, tout y passait. Il leur arrivait de dire qu’avant le grand chambardement la vie était peut-être plus dure mais qu’ils avaient beaucoup moins de soucis.

Le mauvais temps personne n’y pouvait rien et il ne leur était pas venu à l’idée de râler après le temps, ils prenaient les événements avec philosophie, alors que depuis qu’ils travaillaient tous au chantier, les conditions météorologiques étaient devenues un des sujets favoris, en plus des règles syndicales.

Il est bien loin le temps ou la vie était simple, rythmée par la température et les marées.

Leur seul souci était la quantité de poissons dans les filets, les bons jours compensaient pour les mauvais, bien sûr il y avait régulièrement des disparitions, mais cela faisait partie de leur vie et il n’y avait rien à dire là-dessus, c’était ainsi depuis la nuit des temps.

 

La vie avait bien changé depuis le départ du père et d’ailleurs « le jour de son enterrement, la dernière pensée qui lui vint à l’esprit fut qu’ils étaient sans doute passés à côté de quelque chose » mais il était soulagé de savoir qu’il n’en avait rien vu.

Au moins il est parti en faisant ce qu’il aimait et si ça se trouve, rond comme une queue de pelle, il ne s’en est peut être pas rendu compte, vu qu’on a jamais retrouvé la dame-jeanne…

Published by Ecriture Créative - dans Textes des auteurs
5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 17:14

 

Il était né pour jouer au football. Il était doué. Il avait réussi à intégrer l'équipe nationale. Mais ce soir il se retrouvait sur cette scène à parler à la foule, à lui donner de l'espoir d'un autre pays. Et il était heureux, son pays s'éveillait et lui avec.

Demain il le sait les chars attaqueront. Ils n'avaient que leurs slogans et leurs chants "Allez dégage Bachar" comme armes mais ils savaient qu'ils gagneraient.

 

L'aube s'était levée, les chars s'étaient avancés, eux n'avaient pas reculés, ils s'étaient vus coincés dans des ruelles étroites, étouffés par les gaz, cernés de toute part par le feu des armes. Alors ils s'étaient engouffrés dans les trous béants des maisons et des immeubles, à courir sur les corps de femmes, d'enfants et de vieillards fauchés en pleine vie par les obus du ciel.

 

Et la résistance avait commencé. Ils avaient pris les armes eux aussi, en disant que les occidentaux allaient les aider. Mais ceux-ci avaient cédé à la pression des russes et ils étaient restés seuls dans leur lutte sans fin. Certains s'étaient tournés vers les hommes en noirs. Quitte à être tués autant que ce ne soit pas les mains vides. Mais pas lui, malgré les rumeurs qui le disaient radicalisé, ce n'était pas sa vision de la liberté et ce n'était pas la voie qu'il voulait pour son pays. Alors avec ses compagnons ils luttaient maison après maison, rue après rue. Victoires et défaites s'enchainaient. Ils vécurent comme des rats durant deux ans, dans l'indifférence la plus totale du reste du monde.

 

Et puis l'occident fut attaquée, et les vieux aux dentiers bien blancs dans leurs palais de pierres bien propres décidèrent d'attaquer et enfin de s'occuper de leur problème. Sauf que régler leur problème s'était maintenir au pouvoir celui contre lequel lui et ses compagnons d'armes luttaient.

 

Mais pour eux comme pour lui c'était trop tard. Une balle le faucha un matin doré de cet hiver sanglant.

 

Alors que les bus des occidentaux arrivaient pour évacuer les civils, alors que sept jours avant ils avaient capitulé, ses frères d'armes vinrent lui rendre un dernier hommage. Le jour de son enterrement, la dernière pensée qui leur vint à l'esprit, fut qu'ils étaient sans doute passés à côté de quelque chose.

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