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2 décembre 2006 6 02 /12 /décembre /2006 19:40

Je m’appelle Geena. Je suis américaine et je vais mourir.

Cloîtrée derrière cette porte, je ne peux m’empêcher de faire défiler la vie qui a été la mienne. Les souvenirs viennent à moi comme des bouffées délirantes, me nouant la gorge, me serrant le cœur jusqu’à le faire saigner. Je me souviens encore … Ce matin, je suis partie travailler me plaignant, comme à mon habitude, de cette vie de forçat, de ces horaires de folle que je m’étais astreinte à pratiquer années après années. Et pour quoi ? Oui, pour quoi ? Pour qui ? Certes, j’ai réussi à obtenir un excellent poste et je gagne confortablement ma vie. J’ai un statut social reconnu et des plus attrayants. Après tant d’efforts, je suis enfin devenue quelqu’un. J’ai indubitablement un job qui fait rêver plus d’une de mes amies, contraintes quant à elles de subvenir laborieusement à leurs besoins en exerçant des boulots plus ou moins ingrats et peu valorisants. Moi, j’ai choisi une autre vie. Je suis parvenue à force de sacrifices à ce qui me parait être le nec plus ultra de la femme moderne. Vendre des yachts aux puissants de la planète me rend fière et respectable. Partir aux quatre coins du globe est un privilège dont je jouis non sans un certain orgueil.

Mais au bout du compte, qu’est-ce que tout cela m’apporte, vraiment ? J’ai un mari que je croise de temps à autre entre deux avions et que je n’ai guère le temps ni même l’envie d’aimer, deux enfants que j’embrasse rapidement le soir avant qu’ils ne se couchent et que je ne vois pas grandir. En somme, une vie familiale qui ne ressemble plus à rien. Le constat est rude mais la réalité est là ! Au fil du temps, je l’avoue, je me suis laissée emportée par l’ambition, la volonté de grimper coûte que coûte l’échelle sociale. J’ai travaillé comme une acharnée, ne comptant plus mes heures, allant jusqu’à me rendre indispensable les week-ends et jours fériés et vous savez quoi, j’ai fini par réussir ! Je l’ai décroché ce satané poste ! Je l’ai eu ! Je l’ai gagné aux dépends de ma famille et de mes enfants. J’ai cru bien naïvement que tout ce que j’avais pu construire professionnellement parlant serait l’aboutissement d’un bonheur et d’un confort après lesquels j’avais couru toute ma vie. Mais, je devais bien me rendre à l’évidence, la chaleur et les joies simples de la vie avaient fini par déserter notre foyer …

Aujourd’hui, cette chaleur tant convoitée s’est muée en brasier infernal. Et la réalité se fait plus cruelle encore. Je repense à mes deux petits garçons, Colin et Ryan si jeunes encore, à mon mari, Edward si loin de moi et je ne peux m’empêcher de laisser couler ces larmes si longtemps retenues. Je ne veux pas mourir ! Je veux revoir mes enfants. Je veux chérir mon mari. Je veux vivre ! Je vous le dis, cet enfer n’est pas pour moi. il faut que je rentre chez moi. Ma place est auprès de ma famille ! Ils ont tant besoin de moi ! Je ne sais si la fumée qui s’engouffre à présent dans ma gorge est la seule manière d’expier tous mes péchés mais dans un sursaut de lucidité je réalise enfin ce qu’aurait dû être ma vie. Ma famille.

Je suffoque. J’étouffe. Je regrette amèrement. Et je pleure. J’ai peur de ce qui m’attend. Pourtant, je me dis qu’il n’est pas trop tard et qu’il est encore temps de se sauver. Entourée et cernée par ces flammes avides qui me lèchent le visage, les bras et les jambes, je hurle de terreur mais personne ne m’entend. J’ai beau crier mon désespoir, je reste seule. Personne à qui se raccrocher, nul confident à qui confier ses peurs les plus enfouies. Tous ont eu le temps de déguerpir de ce charnier, de vivre une autre vie …

Pourtant, derrière cette porte, je guette encore l’espoir d’un possible avenir. Je sonde le lointain mais le silence règne dans ce bureau dévasté. Un frisson me parcourt me glaçant étrangement les sangs. Soudain, j’ai froid dans cette fournaise effrayante. J’aimerais tant résister mais les douleurs sont de plus en plus vives. Je regarde ma chair en lambeaux et laisse échapper un spasme de terreur. Il n’y a pas de doute, je sens le poulet rôti et j’ai des dizaines et des centaines de morceaux de verre plantés dans la peau. Mes chairs roussissent sans que je ne puisse rien y faire. Je saigne et ces foutues coupures me font un mal de chien ! J’ai l’impression que tout m’échappe.

Je vis un véritable cauchemar. Je ne peux y croire ! Je vais mourir dans ce putain de building ! Tout autour de moi, le chaos. J’ai beau gratter, retourner gravats après gravats, chercher une sortie à cet abominable enfer, je suis coincée ! Mes yeux, mes mains et mes pas se heurtent inexorablement aux décombres de cet épouvantable cataclysme et plus rien, non rien ne me permet d’y croire encore. Les heures passent et repassent. Dans un instant, tout sera terminé. La vie est ainsi faite : injuste et dérisoire. Crever seule dans cet embrasement apocalyptique, qui l’eut cru ???!!! Hier encore, au 82ème étage, tout en haut de cette tour, je me sentais invincible. Rien ne pouvait m’atteindre. J’étais à l’abri de tout. Que voulez-vous qu’il puisse m’arriver ?

J’avais tout. Je ne me posais plus de questions.

A cette heure, je sais. Nul besoin d’avoir peur. Je regarde une dernière fois ce tragique chaos et lui offre mon ultime sourire. Si Dieu m’aime encore, peut-être me donnera-t-il une seconde chance …

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2 décembre 2006 6 02 /12 /décembre /2006 19:37

Parfois je rêve d'une porte magique qui s'ouvrirait sur des champs de lavande à l'odeur enivrante. Où le soleil m'éclabousserait des ses rayons. Où le gazouillis des oiseaux et le ronron des abeilles me berceraient. Une brise légère me frôlerait et je pourrais enfin respirer…

Hélas, la réalité est bien différente. Derrière la porte de mon logement, la cage d'escalier est mon seul horizon. C'est une vraie commère ; elle enregistre le moindre bruit. Celui des gens qui montent ou qui descendent. Les rires, les pleurs d'un bébé, les cris, les disputes, les aboiements des chiens, les musiques un peu trop fortes,  bref, tout un méli-mélo de nuisances discordantes.

Heureusement, dans ce bloc de béton froid et impersonnel, beaucoup de solidarité et de chaleur humaine ! Les papotages sur le palier, les fêtes chez les voisins, l'entraide réciproque. Beaucoup de générosité, de tolérance, de complicité. Au fond, toute cette promiscuité nous rassemble. On devient une sorte de grande ruche familiale et c'est tellement bon de se sentir entourée et protégée…

Bien des années se sont écoulées. Mon rêve s'est un peu réalisé, j'ai retrouvé la nature et le calme. Ma porte s'ouvre maintenant sur trois petites marches silencieuses. Je m'y repose et contemple mon jardin, petit théâtre de verdure et de fleurs.

J'aperçois la robe rouge de la coccinelle qui déguste les pucerons de mes rosiers. L'araignée patiente et rusée qui tisse sa toile et guette sa proie. Je crois que ce sont les reines de cette jungle d'insectes silencieuse et mystérieuse.

Je commence à m'engourdir au contact des chauds rayons du soleil... Mon fabuleux rêve est quand même un peu écorné ! Les contacts avec les voisins sont plutôt discrets et parfois je souffre de la solitude. Ici, chacun a tendance à rester "dans sa coquille".

Cela me fait regretter la simplicité et la gentillesse de tous ces gens que je côtoyais et dont ce fameux escalier était le pivot.

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