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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 14:41

Ma mère disait toujours qu’être joyeux, c’est un péché. Je ne l’ai pas crue, dieu merci, mais ses paroles tourbillonnent encore dans ma tête et résonnent en mes oreilles comme un solo de guitare aux grinçants accords. J’ai accroché quelques-unes de ses sentences au porte-manteau de mes rêves en me jurant de ne jamais jamais les décrocher. Ma mère était une défaitiste née dont l’humeur sombre contrastait singulièrement avec le caractère joyeux de mon père, dont j’avais largement hérité et qui déplaisait tant à l’auteure de mes jours…

 

En dépit de ces convergences sérieuses mais non insupportables, je souligne que mon père et moi nous étions aménagés en secret une petite existence au sourire modéré, aux baguettes chuchotées, aux fous-rires rentrés. Un seul regard pouvait écrouler le bel édifice et déclencher chez ma mère des reproches cuisants voire de véritables colères. Ma mère n’était pas plus gaie qu’un artichaut auquel on arrache une à une ses feuilles, ou qu’une malheureuse carcasse de poulet coincée au fond de sa cocotte. C’est ce que me chuchotait mon père en son absence, lui qui n’était jamais en veine de trouvailles très personnelles et de comparaisons ou métaphores aussi originales qu’hilarantes. Ma mère, nous surprenant ainsi à nous esclaffer en douce, se doutait bien que nous riions à ses dépens, mais retournait dignement et sans un mot à ses casseroles en nous fusillant du regard.

 

 La gravité et le manque d’humour sont des maladies quasi incurables, j’en ai bien peur, et à 90 ans, ma mère se blottissait sans cesse dans ce sérieux qui éloigne les adultes et effraie les petits enfants dont le rire est l’activité principale. La maison de retraite eut enfin raison d’elle et aucune animatrice, jamais, ne réussit à la dérider, même quand l’une d’entre elles lui proposa un jour (ses cheveux s’étant raréfiés avec l’âge) de la coiffer avec une frange à la Louise Brooks. Ou encore de lui servir des petits pois farcis.  Non, rien ni personne ne put jamais lui enlever son sérieux, sa gravité voire son austérité. La blague était bannie des conversations, la frivolité de même, et les histoires graveleuses renvoyées au ban d’une condamnation sans appel. Elle appelait cela nos désordres langagiers et pataugeait en permanence dans des théories jansénistes bourrées d’ascèse et de sacrifice.

 

Dieu merci, je me suis bien rattrapée depuis, mon père n’est plus là pour me conter ses blagounettes et moi pour lui donner la réplique, mais mes jumelles qui auront bientôt 9 ans ont attrapé l’esprit de leur grand-père et je les sens prêtes à me rejoindre bientôt au pays de mes délires. Leur père n’est pas en reste non plus et je sens que l’on va se payer dans l’avenir de belles tranches de rire.

 

Ma mère a rejoint un pays qui, espérons-le pour elle, n’est pas celui du sourire, à moins qu’elle apprenne enfin à se « lâcher » un peu et profite au mieux des jubilations éternelles et du bonheur prétendu sans fin de l’après-vie !

Published by Ecriture Créative - dans Textes des auteurs
1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 14:40

Ma sœur jumelle et moi, étions venues nous installer dans les années 60 dans cette grande métropole joyeuse et vivante, qui ne dort jamais, tumultueuse et avant-gardiste : la Grosse Pomme … A cette époque, on rêvait de gloire et de notoriété, de reconnaissance et de fierté….

Alors naturellement, après avoir élaboré nos plans, nous avons tout mis en œuvre pour rencontrer les bonnes personnes. Celles qui plaideraient notre cause et qui seraient prêtes à nous aider dans notre ascension …Messieurs Rockefeller se sont gentiment portés garants de notre bonne tenue ! Ils nous ont soutenues et financées, alors que l’on pataugeait dans les méandres du système administratif et politique américain.

 

Quelques années et péripéties plus tard, toute vêtue de vert et d’argent, nous nous sommes élevées au plus haut rang. Jusqu’à toucher le ciel et flirter avec les migrateurs ! Que c’était bon de vivre enfin, la tête dans les nuages !

La presse parlait de nous et de notre réussite, on venait de partout pour nous rencontrer … Autour de nous, la vie tourbillonnait à toute allure … Les hommes se mettaient à nos pieds pour jouer un air de guitare ou chanter la sérénade, se blottissaient contre nos flancs pour un peu de réconfort, certains cœurs d’artichaut fondaient simplement en larmes en nous voyant. Dans notre milieu, il régnait un joli désordre organisé, chapeaux et vestes aux portemanteaux, robes et escarpins pour une « Fenêtre sur le monde. »

 Il faut souligner qu’à cette époque, on avait fière allure, droite, avec la tête haute, toujours impeccable, propre sur nous. Deux belles grandes Dames, à l’esthétique moderne, hors norme, parfois controversée par une frange de détracteurs à qui on avait farcis la tête d’inepties !

 Et puis le temps a passé, faisant son travail de sape. D’autres, plus attirantes, attisaient la convoitise d’hommes conquérants… Ohh, nous étions toujours regardées, mais plus autant admirées. Même les banques doucement nous ont lâchés. Nos admirateurs nous ont désacralisés.

 Un jour, après tant d’années fastes, tant de reportages et de photos de nous, tant d’hommes à nos pieds, tant de réussites et de charmes, deux grands oiseaux sont venus semer la mort dans nos entrailles.

Tout a volé en éclat, ravageant nos cœurs et nos hommes, nos convictions et nos passions, notre vision du monde et nos futures générations

Cela a était brutal, inattendu. Ce n’était pas un accident…

 Ils nous ont fauchés de plein fouet…Ma Jumelle a était touchée la première, elle a mis un genou à terre et s’est effondrée, pour ne jamais se relever. J’ai essayé de résister, de rester debout, fière encore et toujours, mais je n’ai pas pu. Quelques minutes plus tard, à mon tour, je me suis écrasée comme une vulgaire poupée de cire….

 La journée s’annonçait belle, mais pour des milliers, elle a été synonyme de cruauté.

Cette journée a ouvert la porte sur le chaos, changeant à jamais notre vision du monde.

 Cette journée était le 11 Septembre 2001…

Nous étions les Twin Towers, et nous resterons toujours debout dans les cœurs de nos admirateurs…

 

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