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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 14:18

 

Tous avaient les yeux rivés sur ses mains, elles allaient et venaient sur le tapis rouge brodé de fil d’or de la table, l’atmosphère était lourde. De ses doigts fins, chargés de multiples bagues et se terminant par des ongles longs de couleur ambre jaune, elle effleurait les cartes, les yeux fermés récitant des incantations dont personne n’en comprenait le sens.

La pièce était faiblement éclairée par une lampe à huile, on devinait à peine les visages autour.

Elle portait un turban mordoré, de grandes boucles d’oreille et avait le visage luisant orné de symboles d’un autre monde. Entre ses lents mouvements de va-et-vient et ses vocalises rauques, venant du tréfonds de sa gorge, la scène aurait pu paraître baroque aux yeux de quiconque mais là c’était devenu hypnotique pour le quarteron réuni autour de la table.

Personne n’osait bouger un cil, tous attendaient qu’elle tire la prochaine carte.

Le paquet en contenait cent quarante-six, c’était des cartes magnifiques, dont le graphisme de style byzantin, datant de huitième siècle après J.C, représentant pour certaines d’entre elles, une illustration de la vie de quelques prophètes inconnus, comme une collection de petits tableaux, elle l’avait partagé en huit tas inégaux étalés en arc de cercle.

L’individu en face d’elle transpirait à grosses gouttes, il ne quittait pas des yeux les mains de l’incantatrice, les autres membres du groupe étaient pendus à ses lèvres. Ils attendaient la quatrième carte, celle qui déciderait du sort de celui qu’ils avaient choisi, tel était la règle du jeu.

Elle posa sa main droite sur le troisième tas en partant de la gauche, comme si elle en testait la température, comme si elle essayait de lire au travers de l’épais carton. La tête rejetée en arrière, les yeux fermés roulant dans leurs orbites, les traits crispés, elle grognait comme un loup enragé.

Parmi les cartes retournées, la troisième, sur le tas suivant, représentait un homme pendu à une potence, par les pieds, au-dessus d’une fosse à crocodile, il semblait leur sourire comme s’il ne craignait pas la mort. Celle d’avant représentait un aigle géant tenant un homme ensanglanté dans ses griffes, celui-ci semblait prier en le regardant et la première représentait un chevalier en armure, assis sur son fier destrier, tenant une pique au bout de laquelle se trouvait une tête, on imagine qu’il n’a pas eu le temps de comprendre en voyant son air étonné.

Elle figea, l’assemblée aussi, on aurait pu entendre une carte tomber, elle souleva doucement le coin de celle sur laquelle sa main reposait, s’arrêta pendant de longues secondes, puis la reposa aussitôt en levant la main, les doigts recroquevillés comme si elle s’y était brûlé les doigts, comme si ce qu’elle recelait était dangereux.

Soulagé, son vis-à-vis laissa échapper un profond soupir, elle reprit ses mouvements de va-et-vient au-dessus des tas, il lui restait une carte, une seule carte, autant les trois premières avaient été retournées rapidement autant la dernière semblait difficile à sortir, cette fois sa tête était penché en avant, le menton sur la poitrine, on entendait un doux ronronnement, on pourrait penser qu’elle dormait.

Certains membres commençaient à piétiner, la tension montait peu à peu, l’attente devenait trop longue, bien trop longue, il fallait en finir, s’ils le pouvaient, ils n’hésiteraient pas à retourner n’importe quelle carte, mais c’était interdit, ils devaient patienter, tel était la règle du jeu.

Même s’ils devaient y passer la nuit, ils ne devaient en aucune façon influencer la prêtresse, sous peine de prendre la place du résigné. Depuis que le jeu avait débuté, il y a maintenant sept lunes, plusieurs participants avaient, soit abandonné, soit avaient été éliminés, soit avaient tentés l’impossible.

Un seul était revenu indemne et c’était lui, assis en face d’elle, qui transpirait à grosses gouttes, dans un accès de rage elle balaya toutes les cartes en poussant un cri strident, un cri venant du fond des âges, un cri qui pétrifia l’assemblée, un cri si intense qu’à cet instant s’ils avaient pu fuir, ils l’auraient fait sans hésiter, mais là ils n’avaient pas le droit, ils ne le pouvaient pas, ils devaient rester jusqu’au bout, le jeu n’était pas terminé.

 

Le désigné frémissait comme une feuille, une seule restait sur la table, tous avaient les yeux rivés dessus.

Elle appliqua violemment sa main gauche sur la carte, tout son corps se mit à trembler, elle porta sa main droite à la poitrine puis subitement s’écroula sur la table, sa main gauche emprisonnait la carte et s’agrippa à la nappe comme à une bouée de sauvetage, elle hoqueta et bascula sur le côté en emportant la carte et la nappe avec elle. La lampe à huile se renversa et la nappe prit feu instantanément.

Passé le moment de stupeur, les participants s’agitèrent en tous sens, le désigné en profitât pour s’éclipser, l’un d’eux tenta, en pure perte, d’étouffer les flammes avec sa veste, il voulait savoir ce que disait la dernière carte, il voulait connaître le sort qui était réservé au dernier, mais celle-ci était solidement enfermée dans la main de la prêtresse dont le feu enveloppait le buste, les flammes prenaient de l’ampleur, la chaleur devenait suffocante et les participants durent reculer devant la forme que prenaient les flammes ; Hagards, ils durent quitter la pièce, ils ne connaîtraient jamais la fin de la partie.

Le feu dévorait la bâtisse et rugissait comme un lion, les participants s’enfuyaient lorsqu’une violente explosion les projeta à terre, puis le silence retomba aussitôt sur la plaine.

Il ne restait plus rien, plus aucune trace de l’incendie, comme si rien n’avait existé, comme si rien n’avait eu lieu, la place était nette.

Un à un ils se relevèrent, se regardant comme s’ils se voyaient pour la première fois, puis chacun prit une direction différente pendant qu’au loin un chien aboyait et qu’un aigle royal planait au-dessus d’eux.

Le jeu était terminé…

 

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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 14:17

 

J'ai tenu

Entre mes mains fébriles

De sombres cartes

Au temps anciens

De mes jeux de ruelle

J'étais

Ce prince charmant

À l'épée de bois

Et aux piques de clou rouillé

Et en brouettes désuètes

J'empruntais

Des sentiers déserts

Conduisant en secret

Au fond du creux

Des imaginaires margelles

Habitées d'hideux fantômes

Et d'horribles loup-garou...

 

J'aurai souvent

Marché à genoux

Où tête basse

Les mains dans les poches

Les poings fermés

Les mâchoires barrées

Oui j'aurai ainsi

Trouvé des oubliettes

Et des sombres caniveaux

Où se taire en silence

Afin de survivre

Aux puérils affronts

De ces nombreux cons

De mon adolescence

 

J'en aurai tourné

Des cartes vides de sens

Sans timbre de retour

Postées au nom

De l'intransigeance

Le dos aussi

J'aurai courbé

En fuite des bruits immenses

En forme de violences

Face aux préjugés

Et de l'ignorance

De la différence...

 

J'en aurai abattu

Des jeux de cartes

Aux couleurs obscènes

Des peurs irrationnelles

Seules raisons raisonnables

Et pourtant si insoutenables

De croire en la noirceur

À laquelle hélàs

L'on m'avait destiné...

 

Et Dieu merci

J'aurai eu

En cadeau de la vie

Comme habit d'apparat

À brasser avec hardiesse

Mon jeu de Tarot

En parti découvert

Et presque perdu d'ailleurs

Et en triste réalité

Pour cet indomptable voyageur

Des cartes de voyages

Genres cartes du ciel

Espérant ainsi tracer

Les routes incroyables

Des voyages fous d'espoir...

 

J'aurai acheté

Au cours du temps

Des cartes de tous les possibles

Dont celui presque inimaginable

De croire au bonheur

De voir la lumière

Au-delà du tunnel

D'un humain qui se croyait raté

Afin qu'au bout du compte

Il existe loin de la douleur

L'amour de l'immense guérison

Celle de ne plus croire

Aux foutus malheurs

Et de vivre d'espoir.

 

Published by Ecriture Créative - dans Textes des auteurs